les-Téméraires

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3 juillet 1943 - qui a tué Marius Mathus ? Le meurtre de Jean-Marie TISSIER

 

Le meurtre de Jean-Marie TISSIER  (13 septembre 1944)

 

Il faut en effet passer par ce second crime pour trouver le coupable du premier !

 

 

Jean Marie TISSIER photo 1 - CopieJean Marie TISSIER  1900-1944

 

C'est le 13 septembre 1944, une semaine après la libération du bassin minier de Montceau (6 sept. 1944), que celui qui avait succédé à Marius Mathus au secrétariat du syndicat des mineurs était à son tour assassiné à son domicile, sous les yeux de son épouse.

L'affaire demande un long développement que nous vous présenterons bientôt ; notons seulement en l'étape le témoignage de sa veuve qui a reconnu l'assassin :

 

 

Pièce 69                                         PV de gendarmerie, brigade de Perrecy-les-Forges

 

PV 396 du 12 décembre 1944

 

Nous, soussignés DECOT Lucien et QUILGHINI Octavien, gendarmes à la résidence de Perrecy (S&L) en visite de commune à Ciry-le-Noble et agissant en vertu d'une demande d'enquête de M. le Préfet de Saône-et-Loire, en date du 1er décembre 1944, à nous transmise par notre Commandant de Section sous le n°2287/3, à effet de recueillir des renseignements sur le meurtre de M. TISSIER Jean-Marie, avons reçu les déclarations suivantes de Madame Veuve Tissier, née Badet, 31 ans, sans profession demeurant au hameau de Coëre à Ciry-le-Noble :

 

"Le 13 septembre 1944 vers 22h40 un individu est venu frapper à la fenêtre de ma chambre, soi-disant pour demander des renseignements à mon mari. Celui-ci s'est levé et, malgré que je lui ai demandé de ne pas ouvrir la porte, m'a répondu : "Je ne risque rien". Je n'ai pas insisté sur l'ouverture de la porte d'entrée. Aussitôt celle-ci ouverte, j'ai entendu mon mari dire : "Qu'est-ce que tu penses faire, vieux Antoine ?" ; l'autre répondit : "Un petit règlement de compte".

Puis une détonation a claqué aussitôt ; comme je m'habillais en toute hâte, je suis sortie de ma chambre et dans la cuisine, j'ai vu mon mari assis près de la porte, courbé en deux, se tenant le ventre. Je me suis approchée de lui, alors l'homme qui avait tiré m'a menacé de son arme et a fait feu sur moi ; j'ai eu juste le temps de rentrer dans ma chambre pour éviter la balle qui est entrée dans le galandage. Puis il a vidé le reste de son pistolet sur mon mari qui s'était écroulé à terre. Après le départ de cet assassin, sur le pas de la porte, j'ai ramassé sept douilles, dont 5 de 7mm65 et deux de 12mm. Je précise que c'est le même homme que j'ai reconnu pour être Antoine BAR, dit "le Barbu", qui a tiré sur mon mari avec deux pistolets différents car je l'ai vu se retourner pour prendre un autre pistolet.

Après son crime, cet homme est monté dans une voiture automobile qui stationnait devant la porte de mon jardin et qui a pris la direction de Sanvignes-les-Mines. Je ne peux pas préciser le nombre de personnes qui se trouvaient avec ce criminel, et je n'ai vu que lui que j'accuse d'être l'assassin de mon mari.

Un mois avant cet acte criminel, "Barbu" est entré au café Perrin où se trouvaient mon mari et moi. Cet homme nous a serré la main car il avait été bien ami avec mon mari pendant leur jeunesse et aucune discussion n'est venue troubler cette soirée. J'ignore si cet homme avait de la haine contre mon mari car il ne m'a jamais dit quoi que ce soit contre cet homme. J'ignore également le motif qui a amené l'auteur à commettre ce crime. Toutefois au café Perrin "Barbu" a fait un discours devant plusieurs personnes et je me rappelle seulement de la phrase suivante : "Il y en a qui ont trahi en 44, et il y aura des comptes à régler sitôt la Libération".

Par la suite, j'ai su par mon oncle et ma tante, M. et Mme COTHENET, demeurant à St-Vallier, au lieu-dit l'Ecuyer qu'ils avaient été menacés par Antoine BAR dit "Barbu", le même soir que mon mari a été tué. Ce sont là tous les témoins qui pourront témoigner en ma faveur sur ce crime car aucune personne n'était sur la route à ce moment. J'ajoute que lorsque la gendarmerie est venue faire l'enquête le lendemain du crime, je n'ai pas voulu désigner l'auteur de crainte de représailles pour mes enfants et moi-même."

 

Lecture faite, persiste et signe
 

 

(sources archives de la justice militaire, procès Bar)

 

Seulement le "Barbu" était un résistant communiste bien connu, dont l'épouse était encore en déportation. Lieutenant FTP, courageux commandant de compagnie du maquis FTP Valmy, il était défendu farouchement par ses hommes autant qu'il était redouté d'une partie de la population qui avait eu à subir ses excès (cambriolages, autres assassinats...). Il fut cependant rapidement emprisonné ; commença alors pour lui une longue saga judiciaire qui se terminera en avril 1952. Il en sortit blanchi de ses deux principaux crimes, l'assassinat de Jean-Marie TISSIER et celui du comte de MAIGRET, qu'il avait abattu suite à un différend sur l'emplacement du maquis.

 

A ce jour le mécanisme de l'assassinat de J.M. TISSIER reste à élucider, Antoine BAR ne pouvant l'avoir conçu tout seul. Reconnaissons seulement que l'élimination d'un deuxième responsable de la tendance socialisante du syndicat eut pour effet d'instaurer une ambiance de terreur parmi leurs camarades et facilita grandement la prise de contrôle de l'organisation par le parti communiste... à suivre

 

Le non-lieu obtenu par "le Barbu" pour l'assassinat de J.M TISSIER reposait sur un alibi fourni par certains de ses maquisards qui témoignèrent de sa présence à un banquet au moment du crime. Celui au titre de l'assasinat du comte de Maigret reposait sur le soutien apporté par ses chefs au sein de la résistance FTP.

 

Au cours des enquêtes successives, deux personnages allaient ressortir : l'inspecteur de la police judiciaire Marius Desvignes (qui finit, trop tard, par éventer l'alibi) et un témoin proche de J.M. TISSIER, le syndicaliste Raymond JOUREAU... Leur bonne entente avait permis de mettre sur la table l'énigme de l'assassinat précédent de Marius MATHUS et d'identifier le probable coupable.

 

 

Qui est Raymond JOUREAU ?

 

Né le 22 août 1910 à Montceau, il commença à travailler à la mine dès l'âge de 13 ans, le 30 août 1923, comme trieur au Port. Trois ans plus tard, le 2 août 1926, il était envoyé au fond, comme manoeuvre au puits Maugrand. Il y resta jusqu'à son appel pour le service militaire, en avril 1929. Au retour, il travailla un temps dans une entreprise de maçonnerie, puis se fit réembaucher à la mine en septembre 1936 comme manoeuvre au puits Plichon, jusqu'à sa mobilisation, le 2 septembre 1939. Il fut rappelé par les charbonnages dès mars 1940 pour prendre un poste de mineur au même puits. Début mars 1944, muni d'une feuille de maladie, il partait au maquis.

En septembre 1934, il s'était marié à une fille d'immigré italien, Victoria Cerutti. A la veille de la guerre, le couple avait 2 enfants et vivait rue Malterre au Bois-du-Verne. Deux autres enfants allaient naître sous l'Occupation, un 5ème en 1946.

Raymond JOUREAU était membre actif du syndicat CGT des mineurs, mais en parallèle, car proche du parti communiste, il avait été désigné pour représenter les mineurs montcelliens à l'union départementale de la CGT clandestine, à sa création fin 1943. Il faisait ainsi le lien entre la structure clandestine et le bureau du syndicat légal dirigé par Jean-Marie TISSIER avec qui il avait une bonne entente.

 

 

Pendant l'occupation, j'ai occupé de 43 à avril 44 le poste de responsable du bassin miner de Blanzy à l'union départemental de la CGT clandestine. C'est ainsi que je fus amené a prendre contact avec Tissier Jean Marie qui était demeuré au bureau du syndicat des mineurs de Montceau les Mines. Je le voyais très souvent et au point de vue syndical j'ai toujours apprécié ses services. C'était un syndicaliste sincère qui a toujours fait son possible pour lutter contre les lois de Vichy. (...). Contrairement à son camarade Mathus, Tissier a toujours combattu la Charte du Travail imposé par Vichy. C'était un excellent camarade et personnellement je l'ai toujours considéré comme un excellent patriote. (...) l'important pour nous était de conserver une liaison au syndicat pour savoir ce qui s'y passait et ce que décidait le gouvernement en termes de travail. Tissier nous a toujours aidé et n'a jamais refusé de collaborer avec nous.

 

(le chapitre 6.2 du livre "les Téméraires" décrit ce fonctionnement à l'occasion de la grève des mineurs d'octobre 1943).

 

                            (idem)

 

Après les rafles des 21 et 22 février 1944 et la répression qui suivit, Raymond Joureau partit, le 12 mars 1944, se réfugier au maquis de Collonge-en-Charollais, où il prit le nom de guerre de "Réveillé". Homme mûr, passé par l'armée, il fut mis à la tête d'un groupe de maquisards et dirigea une expédition que le maquis de Collonge organisa pour se coordonner avec des partisans du Beaujolais puis resta jusqu'à la Libération dans cette contrée.

 

Revenu à ses activités civiles, il avait acquis une forte position au sein de la nouvelle union départementale CGT et milita pour que Jean-Marie TISSIER conserve son poste de secrétaire du syndicat des mineurs de Montceau.

 

Après l'assassinat de Jean-Marie TISSIER, Raymond JOUREAU fut chargé par l'union départementale, en accord avec la nouvelle fédération du sous-sol, de mener une enquête interne, non retrouvée à ce jour. Rien d'étonnant qu'il ait alors croisé le chemin des enquêteurs de la police et ait été amené à apporter son témoignage ; c'est à cette occasion que l'on revint sur l'assassinat de Marius Mathus...

 

Ajoutons que JOUREAU devint secrétaire provisoire du syndicat à la disparition de TISSIER.

(Journal Le Petit Montcellien, du 21 septembre 1944)

 

Hommage à nos morts

 

Jean Marie TISSIER

 

    Malgré les différents appels faits par le Commandant d'Armes au sujet des attentats commis dans la région le plus abominable crime vient d'avoir lieu sur la personne de notre camarade Jean Marie Tissier.

    Le Syndicat des Mineurs ( C G T ) douloureusement éprouvé par la perte de son secrétaire tient à honorer ici sa mémoire d'une façon particulièrement élogieuse.

    Jean Marie TISSIER , depuis très longtemps était à l'avant-garde du mouvement ouvrier clandestin ; il n'avait négligé pour la défense de la corporation minière et pour toute la classe ouvrière ni son temps ni sa peine .

    Après avoir risqué sa vie continuellement sous l'occupation il a fallu une vengeance personnelle pour mettre un terme à son activité.

    Le Syndicat des Mineurs, l'Union départementale des Syndicats confédérés et les Forces Françaises de l'Intérieur protestent contre un tel geste et espèrent que ce sera le dernier d'une série déjà trop longue .

    Tous espèrent que l'assassin et ses complices seront bientôt trouvés et mis dans l'impossibilité de nuire.

    Que Madame Tissier et ses quatre orphelins trouvent ici une atténuation à leur peine et qu'ils soient certains de pouvoir être fiers de porter le nom du Pionnier de la défense ouvrière,mort prématurément dans l'accomplissement de sa tâche qui pour avoir été obscure n'en était pas moins grandiose.

 

Pour le Syndicat des Mineurs : Le Secrétaire provisoire, Raymond JOUREAU

Pour l'union Départementale des Syndicats confédérés : Le Secrétaire,  Eugène REY

Les Forces Françaises de l'Intérieur :  Le Commandant d'Armes  MATTEI 

 

 

 

 

 

Sa déposition auprès de l'inspecteur Marius Desvignes :

 

 

Dijon, 14 janvier 1947    

 

L'Inspecteur Principal de Police Mobile DESVIGNES

 

A Monsieur le Commissaire Divisionnaire, chef du Service

Régional de la Police Judiciaire, à Dijon ;

S/G de Monsieur le Commissaire Principal, Chef de

la XIème Brigade Régionale de Police Judiciaire, à Dijon.

 

OBJET : A/s meurtre de MATHUS Marius, en juillet 1943, à Montceau-les-Mines

 

   J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'au cours d'une enquête sur le meurtrer de TISSIER Jean-Marie, délégué mineur, tué à son domicile de plusieurs balles de révolver, à Ciry-le-Noble (Saône-et-Loire), le 13/9/1944, j'ai recueilli, par écrit, une déposition de Mme Veuve TISSIER, laquelle déclare textuellement ce qui suit :

 

" Je dois vous dire que le résistant JOUREAU Raymond, mineur, domicilié 7 rue Malterre, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire) dit, chez nous, à mon mari et à moi, peu de temps avant l'assassinat de mon mari, que l'assassin de MATHUS avait été tué. Il ne donna pas d'autre précision à ce sujet, mais en l'interrogeant très  adroitement, il pourrait, s'il le veut, vous documenter à ce sujet."

 

    Le 7 janvier courant, JOUREAU Raymond, 35 ans, entendu à nouveau, au sujet de l'affaire TISSIER Jean-Marie, me fit la déposition suivante :

" Il est exact que certain jour, courant août 1944, alors que je me trouvais chez les époux TISSIER Jean-Marie, à Ciry-le-Noble (Saône-et-Loire), j'ai dit à cet homme que l'assassin de MATHUS avait été tué. Je ne lui avais pas donné de précision à ce sujet. Je peux vous dire qu'il s'agit du nommé MELLET, dit "RADIS", lequel " je crois était domicilié au Creusot (Saône-et-Loire). J'avais su cela par lui. Je sais que MELLET, lequel, je crois, était garçon boucher et qui était âgé de 23 à 24 ans environ, fut tué le 25 mai 1944, à AVENAS (Rhône), au cours d'un accrochage avec les boches, dans le groupe que je commandais."

    MATHUS Marius, Secrétaire du Syndicat Général des Mineurs pour tout le bassin minier de la région de Montceau-les-Mines, fut tué de plusieurs balles de révolver, par un cycliste, début juillet 1943, à Montceau-les-Mines,  et cette affaire fit l'objet d'une enquête de notre Service à cette époque.

    (...)

    JOUREAU Raymond est un résistant authentique, travaillant en qualité de mineur aux Mines de Blanzy, à Montceau-les-Mines. Les renseignements donnés par cet homme au sujet du meurtre de MATHUS doivent être considérés comme sûrs.

    Je n'ai pas établi de procédure spéciale sur cette affaire estimant devoir vous en informer, de même que le Parquet, à Chalon-sur-Saône.

    Bien que je considère les dires de JOUREAU très sincères, il y aurait lieu, à mon avis, de s'assurer si le sieur MELLET, dit "RADIS", trouva la mort dans les questions indiquées.

    Je dois dire bien connaître JOUREAU, lequel commanda un groupe de maquisards dans le Rhône, au cours de l'année 1944. Mais il est fort probable qu'il ne dira rien de plus à un policier inconnu de lui.

Signé :  L'Inspecteur Principale de Police Mobile

 

 

(Source : AD21, cote 1072W03)

 

Fin, page suivante :  Le tueur probable de Marius MATHUS

Voir ICI

 

 

 

<   L'enquête initiale

Le tueur probable   >



17/12/2020
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